Japon et christianisme : interview d’un japonais chrétien

« C’est vrai, justement parce que c’est impossible »

Les rencontres les plus intéressantes sont parfois les plus inattendues. Nous avons rencontré un jeune étudiant de l’université de Kyôto, arrivé de Nankin il y a quelques années pour étudier au Japon. Si les échanges tournent initialement autour de notre passion commune pour les langues anciennes comme le grec, le latin ou le japonais classique, nous en arrivons rapidement à échanger sur le néoplatonisme et plus globalement la pensée chrétienne. Il vient à m’expliquer qu’il fréquente une Église protestante calviniste, la Monomachi kyōkai. Interview. 

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ce qui t’as mené à fréquenter cette église protestante ?

Je suis un étudiant en études classiques à l’université de Kyôto et néo-platonicien convaincu. Avant cela, j’ai étudié les langues anciennes et la métaphysique classique à l’université Doshisha au sein du département de théologie. C’est dans ce cadre que je me suis intéressé à la pratique chrétienne, le point de départ ayant été la rédaction d’un travail  sur une Église de Kyôto. Mais ça serait réducteur de tout limiter à cela. J’ai été bercé, dès mon adolescence, par les œuvres d’Aristote. J’ai rejoins ce programme de théologie par intérêt pour les langues anciennes européennes, mais aussi parce que j’étais persuadé que la sagesse passait par une réelle connaissance théologique.

Tu as ensuite continué à fréquenter cette Église?

Oui. Mais maintenant ça n’a plus grand chose à voir avec mes intérêts métaphysiques. J’ai été séduit par cette exception de la nature. Il y a Dieu derrière la nécessité, derrière la « physis », parce que c’est impossible sinon. Certains croyants chrétiens ici pensent que tout cela est une fable. Mais je crois sincèrement dans le dépassement de la mort par le Christ. Si quelque chose de possible arrive, c’est la nature, mais la possibilité que quelque chose d’impossible arrive, c’est ce que je comprends comme la religion. Pourquoi Dieu s’est-il incarné ? Parce que c’est impossible. Comparé à Dieu, l’homme est si faible, si imparfait, si mauvais, que c’est impossible que le premier invente le second. C’est justement parce que c’est impossible, que je crois que c’est vrai.

Je suis quelqu’un de simple. Quand on parle du sujet de la liberté, je la pense toujours combinée avec la notion d’intention. C’est parce que tu as cette intention que tu peux accomplir ta liberté. Si tu veux fumer, tu en a l’intention, il y a un « telos« , si tu n’as pas de standard, tu ne peux pas faire la différence entre ce qui est le mieux ou le pire. Les nuages n’ont pas d’intention. Ils sont portés par une force qui est le vent dans une direction. Non pas par volonté mais par la nécessité du vent.

Pourquoi avoir choisi la tradition protestante ?

Le prêtre n’est pas un bigot, ni un conservateur. À la différence d’autres courants ou d’autres Églises ici à Kyoto, je sentais que je pouvait y être à ma place comme croyant « ordinaire ». Et puis… c’est aussi proche d’une station de train.

Peux-tu décrire la communauté ?

Ce sont principalement des personnes âgées. Il y a peu de jeunes, et s’il y en a, ce sont surtout les enfants ou les petits enfants des fidèles. Je suis le seul étranger.  Il me semble que je suis aussi un des rares convertis. La plupart des membres sont là par leur histoire familiale. C’est la même sociologie que dans les jinja (sanctuaires shintō) et les dera (temple bouddhistes). La plupart fréquentent l’Église toutes les semaines. Il y a plus ou moins une vingtaine de personnes en tout. Il y a d’autres Églises calvinistes, mais les gens ici se soucient peu de savoir s’ils sont calvinistes ou catholiques. Il y a une sorte de tradition et peu d’intérêt pour les différences. 

Quelles sont les activités de l’Église ?

Ce sont surtout des activités de charité. Ils font des récoltes d’argent, ils ouvrent l’église à des rencontres, des groupes de discussion et de lecture. Ils cuisinent pour ceux qui sont dans le besoin et distribuent cette nourriture. Ils récoltent des vêtements pour l’hiver. Toutes ces activités se passent à l’intérieur de la communauté.

Quels sont les liens avec d’autres communautés ?

Mon Église est membre de la nihon kiristo kyokan. C’est une association proche de ce que peut être le jinja honcho pour le shinto. Mais notre communauté n’a pas vraiment de liens avec d’autres courants chrétien de Kyoto. Parfois certains viennent nous voir et échanger sur les étrangetés de découvrir une forme calviniste de culte.

Rédaction et traduction du japonais : Valentin Prélaz

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