Religion et spiritualité à l’ère de l’ego*

Évolution

Durant les années 1960, se sont produites une perte de valeurs fondées sur le devoir et l’obéissance et une augmentation de celles fondées sur le développement personnel. Cela a conduit à une dévalorisation de la religion et de la religiosité : la religion a perdu sa fonction de légitimation et se voit désormais associée aux « anciennes valeurs », alors qu’apparaissent des valeurs indépendantes de la religion.

Dans ce contexte, les protestants réformés sont confrontés à une absence d’image qui n’apparaît pas, à l’inverse des catholiques, comme un ensemble clair et distinct. En phase avec le temps présent, ils font « partie du paysage religieux », sans être l’objet d’une attention spécifique et leurs offres n’intéressent pas.

De manière générale, on constate que, depuis 1950, les établis ont fortement décliné, qu’à l’inverse, les distanciés et les alternatifs connaissent une croissance, et que les « évangéliques » se maintiennent grâce à leur stratégie de clôture et de compétitivité.

Explication

La révolution culturelle des années 1960 a entraîné un changement du régime de concurrence : celui de la société industrielle a été supplanté par celui de la société de l’ego. C’est pourquoi aujourd’hui la société se comprend pour l’essentiel comme pluraliste, le christianisme n’étant en son sein plus qu’une religion parmi d’autres.

Les Églises ont perdu inconsciemment toujours plus de fonctions et se sont affaiblies de l’intérieur : les individus considèrent que la pratique religieuse relève fondamentalement d’une option facultative et se demandent ce que la pratique religieuse peut leur apporter en comparaison avec d’autres activités.

Conséquences

Les personnes, les fournisseurs religieux spirituels et la société dans son ensemble font face au défi de prendre en compte le fait que chacun vit désormais dans un monde où il peut et doit décider lui-même de sa conviction religieuse et de sa pratique, ne pouvant guère s’appuyer sur une tradition.

Les fournisseurs religieux ou spirituels doivent s’adapter à une situation dans laquelle les individus leur sont affiliés non pas en raison d’une tradition, mais en raison de leur propre choix, fondé sur une évaluation des services et des prestations (entraînant une situation de concurrence).

Cette concurrence de la société de l’ego signifie qu’ils ne peuvent plus se permettre de conflits publics autour du pouvoir, de l’influence et de l’hégémonie relative à l’interprétation du sens. Ils doivent engager de grands efforts pour « rester sur le marché », c’est-à-dire pour motiver les personnes à rendre disponibles leur temps, leur énergie et leur argent pour des objectifs religieux.

Cela explique que les Églises tentent de plus en plus d’appliquer des stratégies relevant du marketing (p. ex. prise en compte de la satisfaction du client, garantie qualité, publicité), une stratégie importante consistant à atteindre une certaine dimension pour être en mesure de résister aux conflits de concurrence (ce qui explique les phénomènes de fusions et les méga-églises).

L’Église de multitude cède donc de plus en plus la place à celle de professants avec, conjointement, de plus en plus de phénomènes hybrides, (offres partiellement spirituelles ou dont la spiritualité est peu identifiable).

Il semble donc que l’on assiste à une dissolution de la religiosité populaire qui allait de soi alors qu’apparaît une nouvelle ligne de conflit opposant des personnes aux croyances fortes et s’engageant pour leur foi à des sécularistes militants combattant la religion comme produit dérivé inutile, voire erreur de l’évolution.

 

*Jörg Stolz, Judith Könemann, Mallory Schneuwly Purdie, Thomas Englberger, Michael Krüggeler, Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Profils de l’institutionnel, de l’alternatif, du distancié et du séculier Genève, Labor et Fides, 2015.

Commander le livre