Une invitation de taille

« Je suis le cep, vous êtes les sarments et mon Père est le vigneron ». On aime utiliser cette image en Église. En particulier pour les croyant.e.s en tant qu’individus. Mais on pourrait l’employer pour l’Église en tant qu’institution, pour notre Église Réformée vaudoise. Et ici l’affaire se corse, car il est question de discernement, de renoncement et de conversion collectifs.

Combien d’activités maintenues parce que cela s’est toujours fait ? Combien de formes cultuelles conservées parce que la tradition est importante ? Combien de structures, dont les lourdeurs nous pèsent, mais que l’on conserve et entretient avec fidélité — ou servilité, c’est selon ?

Que faire ici du verbe émonder ? La question est difficile parce que dans le texte de l’Évangile de Jean (chapitre 15), ce ne sont pas les croyants qui tiennent le sécateur, mais le vigneron divin. Peut-être faudrait-il lire dans la désertion de certains lieux, événements ou activités, le signe qu’un sarment est desséché, prêt à être coupé. Peut-être faudrait-il parfois avoir le courage de regarder la réalité en face, sans se cacher derrière la beauté du petit troupeau ou du petit reste fidèle ?

À Paris, certaines communautés l’ont fait, comme la paroisse du Marais. Oser couper là où l’Esprit l’indique, sans critiquer les personnes qui jusque-là, souvent au prix de gros efforts, ont maintenu la flamme, ou plutôt les braises. Oser renoncer à une activité ou à un service, non pas par esprit frondeur ou volonté de se démarquer, mais parce que la vie ne les anime plus.

Renoncer à ce que l’on sait faire si cela ne fonctionne plus, à ce que l’on connaît si cela ne parle plus, à ce que l’on cultive si cela ne produit plus de fruit, c’est accepter d’entrer dans une terre inconnue. Autrement dit, c’est un Exode. Et cela devrait plutôt nous parler !

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

Le renoncement est la pierre angulaire du changement, parce que le travail, le temps, l’énergie investis dans des activités et des offres qui ne touchent et ne mobilisent plus que quelques personnes habituées et fidèles empêchent de regarder en avant. Imaginer du neuf, être créatif ou simplement explorer, expérimenter, prospecter demande du temps et de l’énergie. La question est : comment l’Évangile peut-il aujourd’hui rejoindre le mieux le plus grand nombre de personnes et les personnes les plus diverses. On peut imaginer que cette question soit débattue avec les habitués et les fidèles qui savent comment et en quoi l’Évangile les transforme. Les explorations se lanceront toujours à partir des motivations de ceux et celles qui sont conscients de cette richesse.

Protégé : Jeu “Pistes”

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Le livre et le rouleau

De nouvelles formes de présence de l’Église surgissent. Elles ouvrent à une compréhension qui ne se limite pas à l’horizon paroissial et qui invite à valoriser la diversité.

Sur l’icône que l’on appelle volontiers l’icône de l’amitié, le Christ tient contre lui un livre alors qu’Abba Mènas tient dans sa main un rouleau. Janine Aeby, membre de la paroisse réformée de St-Saphorin dans Lavaux, a écrit cette icône de façon moderne tout en respectant la belle tradition de prière. Lors de l’inauguration de l’icône, elle relevait avec finesse que le Christ tient tout l’Évangile dans sa main alors que Mènas n’en tient qu’une infime partie.

Ainsi, Mènas n’est pas responsable de l’Évangile entier, seulement de la part qui lui a été confiée. Mais il n’est pas seul. Il est membre du corps du Christ dans lequel chacun.e a reçu son rouleau, sa part à méditer, à faire grandir et fructifier. La vérité de l’Évangile se dit dans le rassemblement des rouleaux, non dans la mise en évidence d’un seul.

Ce qui est vrai au niveau des individus ne vaut-il pas aussi au niveau des Églises et des communautés chrétiennes ? En découvrant plusieurs d’entre elles à Paris au-delà des frontières ecclésiales, l’icône de l’amitié s’est toujours plus imposée à moi. Chaque communauté développe le rouleau reçu, son charisme, sa vision du monde, sa compréhension de l’Évangile. Elle le fait comme elle le peut, à partir de son histoire, de toutes les histoires qui la composent. À partir de son lieu et de son contexte. Pourquoi vouloir vivre à La Défense ce qui se vit au Marais ou à L’Escale ce qui se vit à Boulogne-Billancourt ? Et pourquoi, depuis St-Gervais juger de ce qui se passe à Hillsong et inversement ?

Mais rien n’interdit de s’inspirer du rouleau de Mènas, d’ouvrir son horizon à l’horizon d’autrui. Rien n’oblige non plus à rester prisonnier du rouleau reçu. Lui rester fidèle, oui ! mais en accueillant ce que d’autres ont reçu et compris.

La visite de plusieurs Églises ou communautés parisiennes me conduit au respect de la vocation d’autrui, dans la recherche aimante de ce qui lui est spécifique mais dont il n’est pas le propriétaire exclusif. Plus encore, elle m’invite à l’humilité, dans la confession que le génie d’autrui est source d’apprentissage et dans la reconnaissance que mon génie propre — et celui de mon Église — ne me place au-dessus de personne. L’aventure n’est pas terminée. Elle m’appelle à ne pas considérer mon rouleau comme le livre entier.

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

Ne disposant pas d’une autorité hiérarchique, le protestantisme réformé a dû gérer, dès ses origines, la tension entre particularité locale et reconnaissance globale. « L’unité dans la diversité » a été un slogan qui reste aujourd’hui d’actualité. Comment faire pour que la diversité ne conduise pas à l’éclatement et que l’unité ne devienne pas uniformité ? On peut envisager cette question de manière dynamique en distinguant des phases. Dans l’idéal, il conviendrait d’alterner entre des temps de recentrement et des temps de recherche. Dans la réalité de la décroissance, on constate que presque toute l’énergie passe à soigner les personnes encore présentes. Parfois, l’idée même de rejoindre d’autres groupes sociaux n’est plus possible. Or la diversité des rapports au religieux, des références culturelles et des habitudes devrait induire une vaste recherche de nouvelles formes. Un fossé se creuse. Faut-il chercher à former les acteurs présents à faire du neuf au risque d’échouer lamentablement en considérant qu’on ne peut pas changer les mentalités ? Faut-il plutôt chercher à générer du neuf avec de nouveaux acteurs au risque de ne pas pouvoir les intégrer à l’institution ? Des options stratégiques se posent. Le débat est complexe, mais nécessaire. Le simple maintien d’un status-quo est sans aucun doute la pire des stratégies.

« Pause Monge », l’Évangile au service d’un quartier

Faire correspondre la dimension spirituelle aux besoins socio-culturels d’un quartier, c’est le défi que s’est lancé et qu’a réussi la Maison de l’Espérance de l’Église adventiste, située aux abords de la Place Monge dans le 5e arrondissement de Paris.

Juan Arnone, pasteur adventiste et directeur de la Maison de l’Espérance, est en fonction depuis deux ans, quand je le rencontre en novembre 2019. À peine arrivé, il s’est mis en tête d’enquêter auprès du voisinage. Que pensent-ils de la Maison de l’Espérance implantée ici depuis dix ans ? Ont-ils des attentes ou des désirs concernant l’animation du quartier ? La maison de l’Espérance peut-elle y contribuer ? Fort des informations recueillies, Juan a rencontré la mairie d’arrondissement et la mairie de Paris pour faire l’inventaire de ce qui se fait et de ce qui serait possible de faire.

Les « maîtres-maux » identifiés sont le stress, la solitude et la crise de la famille (divorce, famille monoparentale, etc.). Dès lors, le pasteur est convaincu qu’il faut développer le lien et l’amitié. Désormais, il s’emploie à faire de cette maison un lieu de rencontres, de formation, de découvertes et d’expérimentation. Il met sur pied le programme « Pause Monge » dont l’intitulé fait écho à la Place Monge située à quelques pas de là.

Le programme varié et coloré est en lien avec les valeurs de la communauté adventiste : valorisation de la famille, soutien à la culture, exercice concret de la solidarité, promotion de la vie et de la santé. Différents ateliers sont proposés : parler espagnol, découvrir l’hébreu, débuter la guitare, cuisiner végétarien, travailler la musculature et le cardio, communiquer dans le couple, s’exercer à la parentalité, révéler sa voix… Au-delà du développement personnel, Juan Arnone défend un vrai projet pédagogique : mettre des personnes en relation et ouvrir des pistes possibles de changement personnel. Quand cela se présente, il convient de prendre acte de l’écart existant entre ce qui est appris et ce qui est vécu, entre un désir et la réalité. C’est ici que la dimension spirituelle trouve sa place, comme une proposition de sens, jamais imposée, jamais contrainte.

La recherche du bien commun, au service de la communauté humaine, c’est aussi cela l’Évangile.

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

L’intuition présente dans cette démarche nous semble porteuse. Non seulement elle part d’une enquête qui recherche une adéquation avec les besoins de la population, mais elle vise à remettre en question les offres et activités présentes. Complétant cette recherche de terrain avec des données objectives, obtenues de la mairie, elle profile une offre qui se donne toutes les chances d’être bien reçue parce qu’en réponse à des besoins. Fortes de cette idée, les paroisses pourraient effectuer ce type de démarches de proximité pour comprendre comment elles sont perçues et comment elles peuvent le mieux contribuer au bien commun. Elles pourraient même se donner comme objectif de renouveler régulièrement cette opération pour l’installer dans un questionnement qui perdure. Nous sommes convaincus que l’adaptation permanente à une société qui change rapidement offre des clés de proximité avec un Évangile réputé prophétique.

Les bras ouverts du Dorothy

Depuis 2017, un havre de générosité a ouvert ses portes dans le 20e arrondissement de Paris. Ce café-atelier rayonne de mille activités qui décloisonnent le religieux avec un esprit pionnier.

Rue de Ménilmontant, le Dorothy, café et atelier, accueille quiconque en pousse la porte. Je suis seul cet après-midi et Fanny m’accueille avec le sourire en me proposant de m’asseoir et de prendre à boire. L’échange est amical, fraternel et profond. Fanny, le mercredi, assure bénévolement la permanence du café et pour cela elle a limité son temps de travail.

L’espace est immense, meublé avec de la récupération et le savoir-faire d’un membre de l’équipe. Ce lieu doit son nom à la militante du catholicisme social américain Dorothy Day (1897-1980).

La question que se posent ici les membres du collectif est la suivante : «Comment vit-on la charité concrètement ?» D’abord en cherchant à répondre aux besoins des gens de ce quartier populaire. Pour cela, une palette d’ateliers enseigne comment fabriquer une table, installer une robinetterie ou faire soi-même des produits cosmétiques écologiques.

Plusieurs membres du collectif sont de jeunes intellectuels désireux d’articuler savoir, action et foi. Chaque mois, ils organisent des cycles de conférences sur des thèmes de société et d’actualité : «Féminisme et libéralisme», «Mourir au XXIe siècle», «Médecine et santé» …

Le collectif n’a pas la prétention de répondre à tous les besoins. Aussi le Dorothy accueille-t-il d’autres associations qui respectent l’esprit du lieu : des cours de français pour la population étrangère, le Carillon pour la distribution de nourriture aux personnes sans-abris, du conseil administratif, de l’aide aux personnes sans-papiers, du soutien scolaire. En écrivant ces lignes, je remarque le souci éthique évangélique qui caractérise la démarche. Il n’est pas question de sans-abris ou de sans-papiers, mais de personnes sans papiers ou abris. Et cela change tout. D’ailleurs Fanny se fait un point d’honneur à retenir que telle personne aime son café avec deux sucres et que telle autre ne boit que du thé.

Chaque semaine, un temps de prière, de louange et de lectio divina rassemble les membres du collectif dans une recherche commune de cohérence entre vie et foi. Toujours dans un esprit non dogmatique et une pratique du débat qui autorise les désaccords. Chacun se considère comme en recherche de vérité.

Le Dorothy est un point de repère dans le quartier. Depuis quelques temps, une voisine vient nourrir les chats du coin. C’est sa manière d’apprivoiser les lieux, sans encore oser en pousser la porte. Et personne ne la forcera.

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

L’optique du Dorothy est clairement de créer du lien social. La capacité à être centré sur les besoins des usagers rend le lieu dynamique. La composante spirituelle s’intègre harmonieusement et fait sens sans être perçue comme du racolage. La variété et la complémentarité des offres génèrent une mise en réseau dont le rayonnement dépasse largement les frontières paroissiales.
Il fait penser à cette église rurale de l’Est de la Grande-Bretagne qui a ouvert un café villageois dans ses locaux pour élargir son horizon socio-culturel.
Dans les deux cas, la recherche d’adéquation au contexte joue un rôle clé. Ainsi, la démarche de foi est-elle intégrée par l’exemplarité vécue en toute simplicité.

Un culte au théâtre

Depuis quelques années le mouvement des méga-églises impacte les grandes villes européennes. Les cultes-spectacles séduisent beaucoup de jeunes. Ils y trouvent un style qui leur correspond et ils se laissent immerger dans une masse croyante qui leur procure sécurité et stimulation.

La communauté Hillsong se réunit à Bobino, le célèbre music-hall parisien. À 9h45, une foule bigarrée se presse déjà dans la cour et dans l’entrée. Un important personnel d’accueil propose du café. L’ambiance est amicale, des rires et des salutations joyeuses jaillissent de toutes parts.

Un homme d’un certain âge m’aborde et me demande si c’est la première fois que je viens. La discussion se noue, nous nous découvrons des connaissances communes. J’apprends qu’il a été pasteur dans des communautés évangéliques jusqu’au milieu des années 90. Un divorce, une compagne avec laquelle il n’est pas marié. Il est devenu persona non grata au sein de sa propre Eglise. Ce n’est qu’ici, à Hillsong, qu’il retrouve une communauté accueillante dans laquelle il peut vivre la louange.

Avec un quart d’heure de retard, les portes qui conduisent à la salle s’ouvrent. Les places se remplissent rapidement. Le personnel se charge de guider les quelques retardataires vers les sièges encore inoccupés. Un journal attend chacun. Le show peut commencer, comme au théâtre !

La musique est bonne ! La musique sonne ! Une demi-heure de louange conduite par des professionnels : une chorale d’une quinzaine de personnes, six musiciens, deux chanteurs dans la lumière et quatre autres à leurs côtés. L’assistance, debout, reprend les refrains, les mains en l’air pour certains. La sono est si forte que je dois me boucher les oreilles. Je n’ai pas pensé à prendre des tampons auriculaires !

Brendan White, le pasteur principal prend la parole. En anglais, traduit par une jeune femme. C’est l’occasion d’entendre deux fois le même message. Simple et direct : Dieu est présent, il va répondre à toutes les prières que l’assistance a pu écrire sur des feuilles de couleur disposées à l’entrée. Le pasteur invite régulièrement à dire Amen ! L’assemblée y répond joyeusement, avec des applaudissements.

Je filme depuis quelques minutes. Une tape sur mon épaule. Un des équipiers me signale que je ne suis pas autorisé à filmer de longs moments.

Le pasteur annonce une pause de trois minutes pour faire connaissance avec une personne voisine. Pour moi, une jeune femme de couleur qui désire savoir si c’est la première fois que je viens à Hillsong. Ce n’est qu’à la fin du temps imparti que je peux lui demander qui elle est !

Les cinquante minutes suivantes sont consacrées à deux offrandes. L’offrande dominicale ordinaire, suivie d’une offrande spéciale intitulée « Un cœur pour la maison ». Si la première offrande est rapidement présentée, la seconde fait l’objet d’une attention très particulière : présentation d’un film-témoignage, quasi publicitaire d’une vingtaine de minutes suivi d’une exhortation à donner « pour aller de l’avant », pour « agrandir l’espace de la tente » (Es 54,2-3). On comprend que Hillsong se trouve à l’étroit dans ses locaux actuels. Le don que chacun.e est invité à faire est comparé à un sacrifice auquel Dieu répondra en ouvrant les « écluses des cieux » (Ml 3,10). Pour discerner ce qu’il faut offrir, la chanteuse du jour interprète une ballade.
Un piano et une guitare soulignent des paroles qui demandent à Dieu de faire de sa vie une « chambre haute » et lui promettent de donner le peu qu’elle possède. Enfin, le pasteur et son épouse prient encore pour cette offrande et pour celles et ceux qui vont donner.

Le culte se termine abruptement sur un appel à la conversion et un dernier chant.

Je sors un peu déboussolé de tout ce bruit dans mes oreilles. Personne ne m’arrête ni ne cherche à prendre contact. C’est que, déjà, le public du prochain culte emplit la cour.

Pourquoi va-t-on à Hillsong ? Pour l’accueil, sans doute, et l’atmosphère décontractée. Pour la musique participative employant les tempi, rythmes et lignes mélodiques de la musique anglo-saxonne contemporaine. Pour l’affirmation répétée de la présence de Dieu et la conviction que c’est ici et maintenant qu’à lieu la rencontre avec Dieu.

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

L’avantage des méga-églises c’est la foule, justement. On peut y vivre un moment incognito, tisser des liens et se faire connaître à son propre rythme. Progressivement, on en vient à faire partie des réguliers qui se réjouissent de retrouver des visages connus. C’est libre ! Le récit de Bernard Bolay nous amène à analyser quelques ingrédients qui font la qualité de l’accueil.

Le café, le guide pour les retardataires, l’ambiance musicale et le sourire des bénévoles favorisent l’intégration dans le groupe. L’expérience immersive de la masse vient alors renforcer le sentiment d’appartenance. Tout est fait pour que l’expérience de cette rencontre soit marquante parce qu’elle est « orientée utilisateur ».

Et si on se mettait « dans la position » des visiteurs de nos cultes ? Quels seraient les ingrédients à adapter, à renouveler et à créer ? Et quelles seraient les personnes le mieux à même de générer une expérience communautaire positive ?

Une oasis liturgique au milieu de Paris

La fraternité monastique de Jérusalem est un mouvement international dont l’objectif est de vivre une vie monastique au cœur des villes. Elle anime des offices religieux qui offrent aux visiteurs des espaces de prière ressourçants.

Caroline Bretones, pasteure dans la paroisse du Marais, à la fin d’un entretien me demande : « Aimes-tu la liturgie ? Alors va à St-Gervais ! ». J’y vais.

17h50, en l’église de St-Gervais – St-Protais, une dizaine de personnes occupe l’immense espace de la nef, dans une relative obscurité. Dans le chœur, vêtus de blanc et agenouillés, les membres de la Famille de Jérusalem. Une douzaine d’hommes à gauche, une petite vingtaine de femmes à droite. Ce sont deux fraternités monastiques réunies sous un même toit. Un même esprit de famille les anime, un même appel les rassemble : contempler Dieu dans la cité des humains, leurs frères et sœurs. La plupart travaille à mi-temps à l’extérieur, l’autre mi-temps étant consacré à la prière, à l’adoration et à l’étude de la Bible.

18h, office des vêpres. La lumière se fait dans l’église. L’assistance s’est étoffée. Nous devons être une quarantaine pour chanter les psaumes, écouter une page de St-Augustin et prier.

18h30, messe. Je compte au moins septante personnes rassemblées pour la célébration de l’eucharistie. Une brève homélie sur la parabole de l’économe malhonnête et avisé (Lc 16,1-8), en écho au texte d’Augustin qui méditait ce même passage de l’évangile. La liturgie est traditionnelle. Elle est agrémentée du chœur des sœurs et des frères.

Au moment du souhait de paix que chacune et chacun est invité à adresser à ses voisins, les hommes et les femmes de la Famille de Jérusalem viennent à la rencontre de l’assistance. C’est un beau moment de fraternité où le blanc de leur habit se mélange aux couleurs plus ternes de nos vestes et de nos manteaux.

Au cœur de Paris, entre foule pressée et circulation intense, une communauté prie et offre à celles et ceux qui le désirent une pause bienvenue. Après plus d’une heure et demie passée dans cette église, je ressors plus léger.

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

Du côté protestant, le nouveau monachisme se développe à la fin des années 90. L’idée est de vivre un engagement communautaire de prière au centre de la vie trépidante. C’est aussi le constat de la prééminence de l’activité professionnelle et du besoin de trouver des espaces de sérénité. Le rapprochement des « deux mondes » permet un ajustement entre la prière et l’environnement. Et puis, la visibilité de l’engagement spirituel interroge. Parfois, il suscite un chemin de foi chez celles et ceux qui croisent ces communautés. Une telle visibilité bouscule quelque peu nos habitudes protestantes de retenue et de discrétion. Et pourtant ! Nombreux sont les groupes ou cellules de prières de nos villes et villages qui prient pour le monde qui les entoure. Pourquoi ne pas les mettre en lumière ? Leur visibilité et leur ouverture à l’accueil du passant permettrait certainement des rencontres spirituelles fructueuses. Certains lieux comme l’Oasis nomade à Vevey proposent des temps de spiritualité avec une « liturgie » simple et en adéquation avec les demandes des participants. Faire un effort de visibilité augmente la surface de contact avec ceux qui sont parfois bousculés dans notre société.

Un poumon au cœur de la Défense

Au cœur de la vie trépidante du quartier high-tech de la métropole française, l’Église catholique dispose d’un lieu multi-fonctionnel. Il abrite des groupes d’entraide, un lieu de célébration, une librairie et des espaces de convivialité.

Cachée derrière l’énorme bâtiment du CNIT, comme écrasée par les facades de la skyline parisienne, la Maison d’Eglise Notre Dame de Pentecôte est difficile à trouver. Ni mon GPS, ni la personne du stand d’information ne savent me conduire jusqu’à elle. Après plusieurs demandes infructueuses, je trouve un habitué des lieux qui m’aide à y parvenir.

Le quartier parisien est un monde à part. 70 gratte-ciel et 180 000 personnes y travaillant chaque jour. Le recteur de la Maison d’Eglise, le prêtre Hugues Morel d’Arleux, m’explique que plusieurs mondes se superposent. Celui, impeccable, des immeubles d’acier et de verre qui impressionnent le visiteur. Les rues et les places où mêmes les habitués se perdent et n’empruntent alors que les chemins qu’ils connaissent. Et enfin, sous les immeubles, dans l’obscurité des entrailles urbaines, il faut imaginer des autoroutes à quatre voies, un nœud ferroviaire et d’innombrables caves, des locaux et des couloirs. Des lieux témoins de multiples trafics. Des espaces de refuge pour des adolescents qui ne peuvent plus rentrer chez eux parce qu’une bande rivale occupe le terrain. La plus grande richesse des membres du CAC 40 côtoie, sans la croiser voire même la deviner, la plus grande solitude et la misère.

Comme l’affirme l’une des 80 bénévoles, la Maison d’Eglise est un poumon au cœur de la Défense. Un lieu où des employé.e.s des grandes entreprises, des patron.e.s, des retraité.e.s trouvent apaisement, le temps d’une pause spirituelle. Chaque jour ouvrable, la messe est célébrée dans l’église « Notre Dame de Pentecôte ». Elle rassemble régulièrement 200 personnes venues se recueillir et communier. L’atmosphère y est chaleureuse, amicale, la liturgie traditionnelle est simple, les chants sont entonnés a capella et l’homélie invite à retrouver le sens des priorités.

Chaque mercredi à l’issue de la messe, un repas simple est proposé pour un prix dérisoire. Plus de 70 personnes viennent partager la table et prolonger la communion. C’est que cette Maison n’est pas qu’une église. C’est aussi un lieu de rencontres ouvert à de nombreuses associations. Au jour de ma visite, il y a au sous-sol les Alcooliques Anonymes dans une salle, et la mission Portes Ouvertes en faveur des chrétiens persécutés dans une autre. La conférence est organisée par une communauté pentecôtiste.

Au rez-de-chaussée, dans un grand espace ouvert, je découvre une exposition de peinture et une petite librairie. C’est aussi dans ce hall qu’ont lieu des cycles de conférence. Durant ce mois de novembre 2019, elles sont consacrées à l’environnement, la finance et l’homme.

À la fin de la messe, le Père Hugues dit publiquement qu’il a rendez-vous avec un pasteur protestant et m’invite à me manifester. De multiples sourires se tournent vers moi et plusieurs personnes me saluent à la sortie. Ici l’œcuménisme n’est pas un vain mot et c’est pour moi une vraie respiration !

Bernard Bolay

 
Les impulsions du Labo Khi

Un poumon au cœur de la vie, voilà une démarche intéressante. Installer ou faire vivre une communauté au beau milieu de l’activité trépidante d’une ville, d’un quartier de bureaux ou d’entreprises. D’autre exemples démontrent toutefois que le lien entre le poumon, lieu du souffle, et le reste du corps ne fonctionne pas toujours aisément. Toute la question est de savoir comment faire passer « les globules » par ce lieu de souffle pour leur donner « de l’oxygène ». Créer un lieu de passage diversifié, dans lequel on n’a pas besoin de s’attarder, et qui permet en peu de temps de se remplir d’autre chose. Reprendre des forces, faire une brève expérience de partage, vivre un moment de calme, ou de méditation, selon l’envie ou le besoin du moment. Et les défis sont nombreux : communiquer efficacement, générer un climat de confiance, amener un bénéfice identifiable dans la vie des gens. Audace, ténacité et créativité sont requises pour de tels projets. Mais avant cela, nous pourrions simplement prendre conscience de nos apnées quotidiennes qui sont autant d’invitations à ne pas perdre le lien au souffle de l’Esprit.

Sous les échafaudages, l’Église !

L’engagement et la formation des bénévoles d’une communauté paroissiale constitue sa structure fondamentale. Leur donner de la place, favoriser les mises en lien et valoriser les personnes est la sève et le ciment de l’ensemble. 

Il est 10h, j’ai de l’avance, le culte ne commence qu’à 10h30. J’entre dans le temple du Marais, construit, ironie de l’histoire, au temps de la Contre-Réforme et dédié à Marie et mis à la disposition des protestants en 1802 ! Un invraisemblable montage d’échafaudages m’accueille, masquant le plafond de la grande coupole et rendant l’utilisation de l’espace très compliquée ! C’est ainsi depuis février, depuis qu’un gros bloc de pierre s’est écrasé au sol, signe que le bâtiment bouge.

Caroline Bretones, pasteure au Temple du Marais (Paris)
Il n’y a pas que le bâtiment qui bouge. La communauté aussi. Elle vit au rythme de deux cultes par dimanche. Celui du matin se déroule selon la liturgie réformée. Il est coprésidé par un homme et une femme, l’un chargé de la liturgie et l’autre de la prédication, laïque ou ministre. Le culte de 17h30 est moins traditionnel, avec un temps fort de louange et un public plus jeune. Mais Caroline Bretones, pasteure de cette paroisse parisienne, constate qu’avec le temps et la venue des enfants, le public de 17h30 se dirige vers le culte de 10h30 où les bambins sont pris en charge après le début du culte.

Les échafaudages, qui sont là semble-t-il pour durer, évoquent pour moi les piliers de cette paroisse articulée autour des cultes, des « miniglises » (des Églises de maison se réunissant chaque semaine) et de l’accompagnement spirituel. Chacun des piliers fait l’objet de formations adaptées et très suivies. Une douzaine de personnes sont mobilisées chaque dimanche pour rendre la célébration possible : prière, musique, technique, accueil, buffet, liturgie, prédication… Au total, une centaine de bénévoles se rassemble chaque mois de septembre pour lancer l’année et s’engager à faire vivre la communauté forte de quelques 250 fidèles.

Sous les échafaudages, la communauté bouge, riche de sa diversité et soucieuse du soin spirituel à apporter à chaque personne qui le souhaite. À la fin de chaque culte, une prière personnalisée est proposée pour qui en fait la demande.

Bernard Bolay

Les impulsions du Labo Khi

Belle perspective de favoriser un maximum d’engagements bénévoles : les solliciter, les reconnaître, les former, les accompagner, les faire fructifier. Au final, ce modèle génère des acteurs et non des consommateurs. Ces actrices et acteurs se sentent alors porteurs de la vie paroissiale. Ils sont liés par un engagement commun. Ils construisent une communauté basée sur une solide démonstration du sacerdoce universel. Bien entendu, nos vies trop remplies ne s’y prêtent pas toujours. On peut y répondre en favorisant les engagements ponctuels ou limités dans le temps et surtout en favorisant la convivialité et le plaisir partagé.

Tradition et modernité se donnent la main dans une messe pop

Pour chercher de nouveaux publics, la paroisse catholique de Boulogne-Billancourt (Paris) associe liturgie classique et musique contemporaine. Le pari semble assez réussi.

Dimanche 17h45, les cloches de l’église de l’Immaculée conception à Boulogne-Billancourt sonnent brièvement. Le lieu est encore quasi vide, une trentaine de personnes au plus dans l’espace immense. Des jeunes à l’entrée accueillent les paroissiens.

Les musiciens s’affairent autour des instruments. Depuis septembre 2019, la messe de 18h est animée par le groupe Hopen — leur nom joue sur les mots hope et open, entre espérance et ouverture. Quatre frères, musiciens professionnels depuis cinq ans, donnent une couleur pop-rock à la célébration.

Il est 18h, la messe débute avec les mots de bienvenue de Charles, le chanteur du groupe, qui demande joyeusement si l’on va bien. Puis, les enfants de chœur, le prêtre et un diacre entrent solennellement. Des personnes continuent d’affluer dans l’église. L’assemblée en compte désormais plus de 200. Elle est très hétéroclite. De jeunes enfants côtoient des personnes âgées. Blancs et noirs se mélangent. Les styles vestimentaires me révèlent qu’ils proviennent plutôt de milieux aisés.

La liturgie est celle de l’Eglise catholique que le prêtre semble respecter à la lettre. Mais elle est régulièrement soutenue par la musique douce et harmonieuse, par les chants proches de la sensibilité évangélique, certains composés par le groupe.

Les paroles liturgiques et la musique s’enchaînent paisiblement créant une belle atmosphère. L’eucharistie — distribuée par les ministres et deux laïques — se déroule sur fond de ballade.

Ici, la liturgie traditionnelle et la musique contemporaine se donnent la main pour construire une belle célébration, entre modernité et fidélité.

 
Les impulsions du Labo Khi

La musique classique ne constitue pas une nécessité impérieuse de nos célébrations. Comme nous avons pu le constater à New York, la diversification des genres musicaux permet de rejoindre d’autres publics aux goûts variés. De nouveaux comportements apparaissent (se lever, frapper des mains) qui transforment la dynamique des célébrants et l’enthousiasme des fidèles. Pour suivre cette piste, il est parfois nécessaire d’engager d’autres musiciens. Dans le canton de Vaud et ailleurs, nombre d’organistes sont payés par les communes et non par les paroisses. Ceci constitue une contrainte forte et a conduit à une forme de monoculture de l’orgue. La question est sensible et peut conduire à des crispations. Certaines paroisses ont pourtant trouvé moyen de profiler leurs cultes en fonction de styles, de formes liturgiques et musicales. Évitant une guerre des notes, elles ont compris tout le bénéfice d’élargir la palette des genres. Étonnamment cela a même permis une meilleure collaboration et co-construction des célébrations pour lesquelles les organistes étaient demandés et, par conséquent, une mise en valeur de leur apport spécifique.

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